Forte est la tentation de céder à la facilité et dans nos discussions sur quelques sujets que ce soit d’asséner des opinions infondées plutôt que de raisonner en étayant ces débats d’éléments de preuves qui se tiennent et qui ont de la consistance.

J’ai trouvé que l’exercice de Thomas Piketty était remarquable dans cet ouvrage, « Le Capital au XXIème Siècle », de par la puissance de sa démonstration et par l’utilisation de nombreuses données collectées, triées et analysées, par sa pédagogie qui amène un vrai plus. Il nous offre avec son livre un excellent outil pour orienter les débats économiques et fiscaux de long terme, davantage vers les raisonnements bien étayés que vers les opinions mal assénées. Si tant est que nos élites usées prennent le temps de se renseigner, ce qui reste encore à prouver, avant de pérorer pour occuper un espace médiatique devenu excessivement utilisé pour manipuler l’opinion au détriment d’un véritable débat public clair et cohérent, ce que nous déplorons.

Bref, nous au MoDem, nous faisons, et je vais tenter de résumer ici les principaux enseignements que j’ai tiré de la lecture de cet ouvrage, que j’invite chacun à lire bien évidemment.

Depuis l’Antiquité jusqu’en 1820, la croissance démographique et celle de la production est restée très stable à un niveau très bas d’environ 0,1% à 0,2%. On est passés progressivement par la suite d’un patrimoine essentiellement constitué de terres agricoles à un patrimoine diversifié d’actions de sociétés industrielles et d’immobilier.

L’évolution de la distribution des revenus des principaux pays entre ceux produits par le capital et ceux issus du travail entre 1870 et 2010 montre au départ une hyper concentration en Capitaux sur le centile supérieur des populations allant jusqu’à posséder 50% de la richesse créée, le décile supérieur en captant pour sa part jusqu’à 90%, et ce jusqu’à la guerre de 14-18, l’héritage permettant de concentrer la possession du Capital à l’extrême sans qu’il n’y ait eu de réelle taxation des revenus du Capital ni des Successions sauf à prélever des simples droits d’enregistrement garantissant un meilleur droit à la propriété. Les portefeuilles sont internationaux et très diversifiés, on est dans une mondialisation peu régulée.

La période suivante allant de la Guerre de 14-18 jusqu’à la fin de celle de 1945 montre un effondrement de la rente issue du Capital au profit du revenu du travail, suite à la destruction massives des actifs de tous genres lors des deux guerres mondiales du XXème siècle. C’est à cette période qu’apparaît l’impôt sur le revenu progressif dans la plupart des grands pays.

Ensuite, la période partant de 1945 à la décennie 1970, est une période de croissance économique atypique forte faisant suite à une période de destructions, les Capitaux se reconstruisent sur une base différente de la période 1870 jusqu’en 1914, car une classe moyenne nombreuse émerge pour laquelle la constitution d’un Capital est maintenant devenu chose possible ce qui n’était pas le cas précédemment, une redistribution par l’impôt est également mise en place, qui n’existait pratiquement pas précédemment, l’État Nationalise également des entreprises suspectées d’enrichissement indu pendant l’occupation, il régule donc une concentration des Capitaux qui en est de fait ralentie. Enfin, il y a la période partant de 1980 jusqu’à nos jours, avec des scenarii de projection sur les périodes suivantes allant jusqu’en 2100, qui montre que faisant suite à une période de transition pendant les 30 glorieuses, l’hyper concentration du Capital sur le premier centile et le premier décile repart rapidement pour atteindre à un terme proche dans le temps en toute hypothèses un niveau exactement équivalent à ce qu’il était avant 1914, c’est-à-dire de l’ordre de 80% à 90% de la richesse produite, redonnant du même coup à l’héritage davantage de poids dans cette dynamique.

On note donc plusieurs leçons de cette lecture, j’en retiendrai deux ici pour ma part, premièrement, le XXème siècle est un siècle très atypique dans l’histoire de l’humanité, or il reste un mythe pour nombre d’entre nous qui considérons à grand tort les 30 glorieuses comme une référence en termes de niveau de croissance économique, il nous faut enfin admettre qu’un taux de croissance combiné de démographie et de la production de 1% à 1,5% est une hypothèse des plus sérieuse et plausible de projection dans le long terme.

Deuxièmement, r > g qui signifie que le rendement du capital est par nature supérieur à l’augmentation de la démographie et de la production dans un rapport entre 5 à 1 et 3 à 1,5 prouve que seule la régulation par l’impôt pourra aider à ce que le Capital ne se concentre pas démesurément dans les décennies qui viennent.

En conclusion, je dirai avant de lire les dernières pages de Piketty (j’avoue en être à la 650ème page), que le challenge de réformer notre fiscalité en vue de tenter de financer pour le conserver notre système redistributif social en une économie sociale de marché bien régulée va être dans les prochaines années multiple:

- à commencer par voir comment on peut conserver une fiscalité dans un environnement de compétition fiscale entre États, et quelle règles fiscales on met en place une fois celles-ci remises à plat

- voir comment on parvient à réguler un secteur financier largement opéré dans des marchés opaques de gré à gré hors de toute bourse par nature, elles, régulées

- voir comment on parvient à limiter les possibilités laissées aujourd’hui aux organisations criminelles de profiter des failles règlementaires pour prospérer au détriment des États et des citoyens de ces États

- voir comment on construit les budgets des États fondés sur des données de croissance plausibles (de 1% à 1,5%) et non sur des hypothèses bien trop optimistes comme on le fait

- voir ensuite comment on met pratiquement en action un projet politique qui permette d’adapter l’État, c’est-à-dire sa gouvernance et la taille de son administration et la redéfinition de ses missions redimensionnées à l’aune de sa capacité de financement sur le très long terme.

A vos réflexions!

G Balsan

Membre du bureau MoDem06