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De FIGAROVOX/TRIBUNE


Nombre de Français sont prêts à voter pour un parti, le Front National, qui conteste les choix fondamentaux de tous les gouvernements français d'après-guerre: une société et une économie ouvertes, l'unité des Européens, l'appartenance à l'Alliance atlantique. S'il arrivait au pouvoir, les valeurs, la sécurité et la prospérité de la République seraient en péril. Ce programme destructeur fascine. Une partie des intellectuels, des médias s'associent au jeu de massacre. Le pays de Descartes et des Lumières préfère «le ressenti» à la raison.

Où est passé le centre censé défendre les idées libérales et l'idéal européen? Divisé en chapelles rivales, il vivote. C'est un échec qu'il faut avoir le courage de regarder en face, même si les autres partis modérés ne font guère mieux, qu'ils croient lutter contre Marine Le Pen en adoptant ses vues, ou qu'ils s'accrochent à des visions sociales archaïques.

Pourquoi les nationalistes ont-ils tant de succès? Parce que leurs adversaires acceptent, à tort, de rester sur leur terrain: malgré la multiplication des défis transfrontières, l'horizon des partis politiques, y compris ceux qui se disent pro européens, demeure désespérément national. Pour combattre le souverainisme, encore faudrait-il s'en garder et assumer le nécessaire changement d'échelle.

D'autres démocraties, en Europe, tombent dans le piège. En Angleterre, en Hongrie, des populistes de tous bords font miroiter des solutions faciles, en escamotant la contrainte externe.

En France, l'importance accordée à l'élection présidentielle aggrave le phénomène. Obnubilés par cette échéance, les partis français préfèrent la mystique au travail de fond. Parce qu'elle sacralise le Président «garant de l'indépendance nationale», la Vème République nie l'interdépendance. Les Français sont maintenus dans leurs illusions: la France est le nombril du monde, le génie du chef gaulois, perché sur son bouclier, suffira à les sauver. On ne parle que de l'Elysée. Tout se passe comme si la classe politique entière s'était convertie à un gaullisme vague, y compris ceux qui, du temps du Général, récusaient cette conception du pouvoir.

La course à l'Elysée n'est pas une fin en soi. Elle doit tirer les Français vers un projet plus ample, la construction d'une démocratie européenne au service d'un monde moins anarchique.

Les Français sentent bien que la lutte contre le changement climatique, contre le terrorisme appelle une action transnationale. Mais comme personne ne leur propose d'alternative crédible, certains d'entre eux cèdent à la facilité souverainiste. C'est humain. Adhèrent-ils pleinement aux thèses du Front National? Ce n'est pas sûr. S'ils prenaient la peine de lire son programme, ils verraient ses énormes failles. Toutefois, victimes du chômage et des inégalités, déçus par les promesses non tenues ou simplement lassés de voir toujours les mêmes têtes, ils cherchent «autre chose», ils crient leur désarroi.

La colère populaire mérite notre respect. Des réponses de fond doivent être apportées, sans raconter d'histoires: aucun Etat européen n'est plus à même d'agir seul et l'Europe bâtie pour prendre le relais patine, notamment à cause des ambiguïtés françaises depuis 1989. La course à l'Elysée n'est pas une fin en soi. Elle doit tirer les Français vers un projet plus ample, la construction d'une démocratie européenne au service d'un monde moins anarchique.

Le débat politique doit intégrer les données chiffrées, les projections démographiques, les réalités globales qui balaient d'elles-mêmes les illusions souverainistes. Alors les prestidigitateurs du Front National seront ramenés à ce qu'ils sont: des individus qui ne proposent rien de sérieux, prêts à tout pour conquérir le pouvoir. Les premières victimes de ces pseudo-patriotes seraient les Français.

Pour révéler la supercherie, le camp modéré doit assumer le besoin de transcender l'Hexagone. C'est une tâche difficile mais exaltante, susceptible de motiver les jeunes. Si la sauvegarde de la paix à l'intérieur de l'Europe n'est plus pour eux un horizon, la défense de la planète et d'une plus grande justice sociale les interpelle.

Avec Robert Schuman, les centristes ont créé la méthode communautaire qui a instauré de nouveaux rapports entre Nations: pacifiques, fondés sur la règle, respectueux de la diversité. Cette innovation peut contribuer à l'édification d'un nouvel ordre mondial. Ceux qui moquent cet idéalisme devraient expliquer quelle est l'alternative: le choc des Etats souverains où la France irait se fracasser contre les puissances émergentes?

Le centre devrait également assumer les vertus du libéralisme économique. Pour créer des emplois, il faut libérer la créativité dont on sent, sur le terrain, qu'elle ne demande qu'à s'épanouir. Il est temps d'abolir les rentes et les statuts, d'encourager la concurrence qui protège les faibles contre les puissants, les jeunes contre les personnes installées. L'économie numérique bouleverse les modes de production et de travail, les relations sociales, la notion d'autorité. Les partis traditionnels tardent à en prendre la mesure dans leurs programmes, comme dans leur fonctionnement.

Enfin, aucun Etat n'est plus en mesure de répondre seul aux défis stratégiques de notre temps. Loin d'être un problème dû à l'existence de l'espace Schengen, l'afflux de réfugiés tient à l'absence de politique de sécurité et de défense européenne. Face à un tel défi, le survol de la Syrie par des avions français ne suffit pas. La barbarie du soi disant Etat islamique appelle une riposte d'une toute autre ampleur.

La France jadis ouverte à l'universel, rayonnante en Europe, s'étiole. De Bruxelles, je vois un pays au formidable potentiel qui, année après année, gâche son influence. Sa réputation est ternie. Quand un tiers des députés européens français sont ouvertement xénophobes, coupés des réalités économiques, quand les autres ne savent plus toujours s'ils sont prêts à partager la souveraineté, il y a urgence. C'est à un centre renouvelé, fidèle à ses valeurs et à son histoire, de relever le flambeau.



Sylvie Goulard a présidé le Mouvement européen de 2006 à 2010. Dernier ouvrage: «Europe: amour ou chambre à part?», Café Voltaire, Flammarion, 2013. Coauteur avec Mario Monti de «De la démocratie en Europe», Flammarion, 2013.